M. Osmanagic, défenseur du patrimoine national bosnien ?

Article mis en ligne le 4 mai 2007

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La Fondation de M. Osmanagic serait-elle en train de se "reconvertir", d’abandonner la chimère des pyramides pour se consacrer à l’archéologie réelle et à la protection du patrimoine bosnien ? C’est ce que pourrait laisser croire, du moins tant qu’on n’a pas lu les documents de plus près, l’info publiée le 29 avril 2007 (bs) sur le site de la Fondation. En effet, celle-ci annonce un nouveau "projet multidisciplinaire", regroupant pas moins de "28 experts de 8 pays" dans toutes sortes de disciplines, visant à "l’étude, la conservation et la mise en valeur de la Vieille Ville de Visoki", ville et forteresse médiévales qui ont été un temps le coeur économique et politique du royaume de Bosnie, et qui se situent au sommet et sur les pentes de la colline de Visocica (la "pyramide du Soleil" de M. Osmanagic). La Fondation déplore l’état d’abandon dans lequel les autorités responsables ont laissé Visoki pendant des décennies, et déclare vouloir mettre fin à cet état de choses en protégeant de son mieux la richesse archéologique de la Bosnie. Trois documents viennent à l’appui de cette déclaration [1] : la proposition de collaboration (bs) dans cette oeuvre méritoire adressée par la Fondation au Musée National de Sarajevo ; le projet lui-même (bs) de "fouilles et de conservation" de la Vieille Ville de Visoki ; et le courrier (bs) adressé au ministère responsable par Dubravko Lovrenovic et la Commission pour la protection des Monuments nationaux (en), responsable du classement de Visoki comme Monument national en 2004.

Ce courrier de Dubravko Lovrenovic est un avertissement au ministère : il rappelle en effet l’opinion négative émise sur ce projet par diverses institutions (l’Académie des Sciences de Bosnie-Herzégovine, le Conseil Fédéral pour la Géologie et la Commission pour la protection des Monuments nationaux elle-même), et avertit en conséquence que la délivrance d’autorisations de fouilles à l’équipe Osmanagic dans la zone protégée de la Vieille Ville de Visoki serait "contraire à la loi". La réaction de la Fondation qui revient, en publiant ce courrier et son projet, à accuser ouvertement M. Lovrenovic et la Commission de vouloir l’empêcher de sauvegarder un site menacé, semble montrer que les avertissements de la Commission ont été suivis d’effet et qu’il y a peu de chances que la Fondation obtienne les autorisations de fouilles demandées. Faut-il le déplorer ? Semir Osmanagic est-il crédible dans ce nouveau rôle de "chevalier blanc" du patrimoine bosnien, alors même qu’il a toujours minimisé dans ses déclarations l’importance du site de Visoki (le réduisant à "une petite forteresse" de 20 m sur 60, voir ici, ou certifiant qu’il n’en reste plus "pierre sur pierre" depuis son incendie par les Turcs), et qu’un des principaux reproches qui lui est fait par les archéologues locaux est justement de mettre en danger le site médiéval - et peut-être d’autres - par son obsession de la pyramide qu’il cacherait ? Pour le savoir, il faut regarder d’un peu plus près en quoi consiste ce nouveau "projet multidisciplinaire".

Commençons par un petit rappel : le site de Visoki est classé "Monument national" et donc protégé depuis 2004, par une décision de la Commission pour la protection des Monuments nationaux datée du 2 mars (ici (en) en anglais). A ce moment-là, seule la forteresse elle-même, au sommet de Visocica, est protégée, ainsi que le matériel archéologique trouvé lors des fouilles anciennes, en particulier celles de 1976 par l’archéologue Pavao Andelic (des poteries, des boulets de canon en pierre, des clous et pointes de flèches métalliques), et les trouvailles faites à la suite de travaux pendant la guerre de 92-95 (fragments d’un portail et inscriptions sur pierre), conservées au Musée de Visoko. Le texte en anglais de la Commission s’arrête là, mais le texte en bosnien (bs), plus complet, nous apprend qu’il a été décidé le 15 mars 2006 d’étendre la protection sur l’ensemble de la zone dont l’Etat est propriétaire sur Visocica, c’est-à-dire sur plusieurs centaines de mètres supplémentaires dans toutes les directions, de façon à englober une grande partie des pentes de la colline. Cette décision est justifiée d’une part par l’existence de "terrasses et plate-formes artificielles" en particulier sur la pente sud de la colline, où étaient très probablement installées les habitations de la ville de Visoki qui entouraient la forteresse ; d’autre part par le fait que les sondages pratiqués en 2005 par M. Osmanagic sur les pentes de Visocica, s’ils ne menacent pas la forteresse elle-même, pourraient aboutir à la destruction des habitats médiévaux non encore fouillés de ces pentes ; enfin par l’apparition de "risques spécifiques" nouveaux, parmi lesquels on peut citer "l’intervention de fouilleurs peu ou pas familiers de la science archéologique et de l’archéologie bosnienne en général".

C’est donc dans cette zone protégée étendue que la Fondation souhaite poursuivre des fouilles en 2007, en réalisant en particulier "l’extension des 15 sondages" commencés sur la "pyramide du Soleil" en 2006 et qui ont dû être arrêtés suite à l’application de la décision de la Commission [2]. Rappelons que ces sondages avaient pour but de prouver l’existence de la "pyramide", et n’avaient rien à voir avec la Vieille Ville de Visoki, dont la "conservation" sert maintenant de prétexte à cette demande d’autorisation de fouilles.

Venons-en au nouveau "projet multidisciplinaire" de la Fondation de M. Osmanagic ; multidisciplinaire, le projet semble l’être vraiment si l’on en juge par la longue liste d’experts en tous genres qui figure dans les premières pages ; reste à savoir quelle proportion de ces experts y participerait réellement, M. Osmanagic ayant déjà montré sa capacité à utiliser des méthodes de recrutement pour le moins curieuses ; et aussi ce que viennent faire dans un projet d’archéologie médiévale des gens aussi divers qu’un "hiéro-linguiste" brésilien spécialiste du déchiffrage des tablettes de Glozel, un "professeur de pédagogie Waldorf" ou un spécialiste de pédologie et agro-chimie...

Le projet commence (p.8), logiquement, par une longue présentation de Visoki et de son environnement médiéval, présentation qui n’est cependant qu’un collage (y compris avec les liens hypertexte) de différentes pages du Wikipedia bosnien sur le sujet, en particulier celle-ci (bs) ou celle-là (bs). Un des "experts" du projet a-t-il seulement lu ne serait-ce qu’une partie de la bibliographie réunie sur le sujet par la Commission ? Est ensuite décrit (p.10) l’état actuel de Visoki, puis sont présentés les objectifs du projet (p.11). Dès ce moment il est évident que la principale motivation est, pour la Fondation, de pouvoir reprendre et agrandir les 15 sondages qui se sont trouvés englobés dans la zone protégée l’année dernière qui ont, nous dit-on, "prouvé l’hypothèse de M. Osmanagic sur l’existence des pyramides", ainsi que d’obtenir l’autorisation de creuser la face Est de Visocica immédiatement sous les restes de la forteresse pour y découvrir "l’entrée principale de la pyramide du Soleil", dont on apprend au passage qu’elle aurait été (volontairement ?) détruite par l’armée yougoslave il y a 40 ans... L’ordre dans lequel les objectifs du projet apparaissent est révélateur : il s’agit, premièrement, de poursuivre les fouilles commencées en 2006 "pour découvrir les murs de la pyramide", parallèlement à des travaux souterrains pour explorer les tunnels et salles intérieures ; deuxièmement, d’étendre ces fouilles ; et enfin, au troisième rang seulement, d’assurer la "conservation de la Vieille Ville de Visoki", avec une proposition minimaliste : nettoyage et pose de pancartes pour les touristes...

La seconde partie du projet (p.13) consiste en un long historique du début des fouilles sur Visocica en 2005 et 2006 et en l’habituel catalogue des "preuves" de l’existence de la pyramide que la Fondation ressort systématiquement dans ses publications : preuves "géologiques", blocs "taillés de la main de l’homme", analyses satellite et "géodésiques", pseudo-rapport de l’Institut de Génie Civil de Tuzla qui ne montre rien de ce qu’on veut lui faire montrer, plus quelques autres "analyses" réalisées par des laboratoires serbe et allemand (que j’évoque dans cet article), le tout étalé sur plus de 20 pages. La troisième partie (p.36) détaille les projets "archéologiques" pour 2007 (nouvelles études, nouveaux sondages), toujours en liaison avec les "pyramides" ; la quatrième partie (p.40) est un véritable "cours" sur "méthodologie et documentation des fouilles archéologiques" ; en fait, ce texte reprend une grande partie du "manuel pour l’archéologie" (déjà évoqué ici, voir le post-scriptum) écrit avant le début des fouilles par l’archéologue suédois Sead Pilav, manuel que malheureusement personne de la Fondation ne semble avoir lu si l’on en juge par la totale absence de cette méthodologie scientifique sur les fouilles de 2006 ! La cinquième partie (p.45) évoque divers autres projets à développer en 2007 : agro-pédologie des "pyramides", mesure des radiations et du magnétisme sur celles-ci, "anthropologie culturelle" en lien avec les divers "artefacts" trouvés et en particulier les inscriptions et la "proto-écriture de Visoko".

Et on en arrive enfin, à la page 51 - c’est-à-dire la dernière page du projet - aux sixième et septième parties, les deux seules qui concernent véritablement la Vieille Ville de Visoki. Aucune de ces deux parties ne dépasse trois lignes : il s’agit de la "conservation de la Vieille Ville de Visoki", qui sera réalisée, "avec les méthodes scientifiques les plus modernes", en collaboration avec des experts égyptiens du Caire ; et de la "présentation de la Vieille Ville de Visoki", "la présentation des couches culturelles sur la pyramide du Soleil" fera elle aussi l’objet d’une collaboration avec des "égyptologues" du Caire...

Tout est dit : en guise de projet pour "l’étude, la conservation et la mise en valeur de la Vieille Ville de Visoki", 6 lignes sur un total de 51 pages ! Il est évident que M. Osmanagic et la Fondation ne portent absolument aucun intérêt à la Vieille Ville de Visoki, et que ce nouveau "projet", de même que les offres de collaboration à ce projet en direction de diverses institutions établies comme le Musée National de Sarajevo, n’ont qu’un but : permettre à M. Osmanagic de continuer, malgré les mesures de protection du patrimoine archéologique, à dénuder les "murs de la pyramide".


Mise à jour - juillet 2008

Un élément intéressant, dont j’ignorais l’existence au moment où j’ai écrit ce texte, est le fait que dans les jours qui précèdent la rédaction du "projet" analysé ci-dessus, la presse a fait état d’une importante subvention fédérale prévue pour l’année 2008(bs), d’un montant de 264 000 KM (marks convertibles), destinée à la restauration de la vieille ville de Visoki. Il est donc fort probable que, là où je ne voyais comme motivation à ce projet bâclé qu’une volonté de contourner l’interdiction de fouiller dans la zone protégée, il faille ajouter également une tentative de récupération d’une subvention conséquente... Voir également cet article sur les fouilles de la forteresse de Visoki en juillet 2008.


Lettre de la Fondation au Zemaljski Muzej
Téléchargé le 29 avril 2007
Projet multidisciplinaire pour l’étude et la conservation de la vieille ville de Visoki
Téléchargé le 29 avril 2007
Courrier de M. Lovrenovic représentant la Commission pour la protection des Monuments Nationaux
Téléchargé le 29 avril 2007
Notes :

[1De nombreux documents ayant disparu du site de la Fondation - sans qu’on sache s’il s’agit d’une volonté délibérée ou d’une simple erreur du webmestre - j’en mets une copie à la disposition du lecteur à la suite de l’article.

[2Ce qui explique d’ailleurs probablement pourquoi, à partir de la mi-mai 2006, la Fondation s’est consacrée essentiellement aux fouilles de Pljesevica ; à l’époque, l’arrêt des travaux sur une grande partie de Visocica avait été justifié par des "difficultés administratives" qui seraient résolues très vite...


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