Quelques réflexions sur le rapport du Dr Nabil Swelim

Article mis en ligne le 25 août 2008

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Après le rapport du Dr Barakat en novembre 2007, un second rapport en provenance d’Egypte sur les "pyramides de Bosnie" a été rendu public en mars 2008 par l’équipe de la Fondation de M. Osmanagic. Il s’agit du rapport du Dr Nabil Swelim (en), rédigé en février 2008 suite à la visite qu’il a effectuée en Bosnie du 30 août au 12 septembre 2007.

Le Dr Swelim, ancien militaire, venu à l’égyptologie sur le tard, est un scientifique respecté, ayant à son actif quelques publications (en) et membre de diverses institutions ; il joue aussi parfois le rôle de guide/conférencier pour divers circuits touristiques (en) en Egypte. Bref, peut-être pas de quoi en faire "un des leaders mondiaux pour l’étude des pyramides" (bs), comme le prétend le site de la Fondation, mais bien évidemment quelqu’un qui dispose de références un peu plus sérieuses que certains des "scientifiques" invités par M. Osmanagic par le passé. Rien d’étonnant donc à ce que la Fondation ait grandement apprécié le soutien apporté par M. Swelim aux hypothèses de M. Osmanagic, ni à ce que le scientifique égyptien se soit retrouvé président (en) de la "Conférence scientifique internationale" sur les "pyramides de Bosnie" organisée ces jours à Sarajevo, présidence dont le Dr Swelim est assez fier pour la mentionner dorénavant dans sa biographie (en).

Que contient donc le rapport réalisé par le Dr Swelim après sa visite en Bosnie ? Je me permettrai ici quelques observations sur ce texte de 52 pages, en commençant par quelques remarques générales.

Passons sur les photos de l’auteur en première et dernière page, quelque peu... inhabituelles dans un rapport scientifique ; après tout, un peu de vanité et d’auto-promotion sont un péché véniel. L’auteur mentionne ensuite (p. 2) son séjour en Bosnie et ses "rencontres avec les autorités au plus haut niveau : recteurs d’université, scientifiques, érudits, ambassadeurs". Si l’on étudie de près son emploi du temps durant la quinzaine de jours qu’a duré sa visite, si les rencontres avec divers politiciens n’ont effectivement pas manqué, on constate que le Dr Swelim n’a pas vraiment eu l’occasion de discuter avec des scientifiques locaux. La seule "rencontre avec des scientifiques" mentionnée par la presse est une "table ronde avec les scientifiques de Bosnie" (bs), où ces derniers étaient représentés par divers membres de la Fondation, au rang desquels M. Osmanagic senior, "inventeur" du proto-alphabet bosnien, et M. Ahmed Bosnic, marchand de talismans et autres remèdes miraculeux. Pas un seul archéologue bosnien, ni géologue - à l’exception d’un "ingénieur en métallurgie" à qui il avait fallu plus d’un an pour conclure de l’étude d’un échantillon de grès de Pljesevica qu’il s’agissait... de grès !

Si l’on regarde maintenant la bibliographie fournie par le Dr Swelim dans son rapport (p. 46), on s’aperçoit qu’à l’exception de références à ses propres publications, et au rapport de son collègue égyptien Aly Barakat, les seules références bibliographiques renvoient à des documents publiés par M. Osmanagic ou par la Fondation : ouvrage de M. Osmanagic "La vallée des pyramides de Bosnie" [1], "preuves scientifiques" (en) publiées en 2006 par la Fondation, "projet multidisciplinaire" (en) de la Fondation de 2007 (texte complet en bosnien ici (bs)), divers textes de M. Ivan Simatovic, un des contributeurs les plus réguliers de la rubrique "Iz mog ugla". L’auteur n’a visiblement lu ni consulté aucun ouvrage bosnien, ni en archéologie, ni en géologie. Je me demande ce que dirait le Dr Swelim si je me mettais en tête, sans jamais avoir lu aucun ouvrage sur l’Egypte ancienne, à part peut-être Christopher Dunn (en) ou Larry Hunter (en) , et après m’être promenée quelques heures autour de Gizeh, de lui donner des leçons sur les techniques et matériaux utilisés pour construire la pyramide de Khéops...

Par ailleurs, on pourrait reprocher au Dr Swelim un certain manque de précision dans ses références ; par exemple, la plupart des photos, sauf pour celles réalisées par lui-même ou fournies par la Fondation, ne sont pas sourcées à part une mention "photo copied from the internet". Plus gênant, une de ses références principales, censée renvoyer à un texte de M. Simatovic (p. 21) et mentionnant l’opinion d’un certain Ibrahim Jasarevic sur la supposée origine artificielle des dalles de Pljesevica (p. 31), est présentée de telle façon que le texte exact qu’il utilise est impossible à identifier : "Documents ...etc of Visoko-Sarajevo, September 01, 2007". Il est quand même quelque peu gênant, dans un rapport scientifique, de donner pour une affirmation aussi importante une source aussi peu précise - ou non publiée.

A propos de sources et de leur fiabilité, je me demande si le Dr Swelim a pu se faire traduire la totalité des textes de M. Ivan Simatovic présents sur le site de la Fondation. En effet, en dehors des réflexions géométriques (bs) sur les pyramides que le Dr Swelim a utilisées, M. Simatovic est aussi l’auteur de toute une série de textes sur les "propriétés énergétiques" des pyramides dans la plus grande tradition "pyramidiote", publiés dans la rubrique "Iz mog ugla" (bs) du site de la Fondation. Il a également écrit, en collaboration avec l’ufologue croate Stjepan Gjurinek, deux livres : "Homo X - tragom čovjeka i pradrevnih kultura" (sur les hommes et civilisations "les plus anciens"), dont la Fondation a publié des extraits (bs) ; et "Čovjek i NLO - "Dolazimo u miru !"" (hommes et OVNIs), que le lecteur curieux pourra télécharger ici (bs). M. Simatovic étant "co-président" de la "conférence scientifique" de Sarajevo, le Dr Swelim aura sûrement l’occasion de discuter longuement avec lui, par exemple des objets volants (hélicoptère, hovercraft et autres machines extraordinaires) que les auteurs de ce dernier livre identifient dans le temple de Seti Ier à Abydos (p. 71 et suivantes du livre) ; ou bien M. Simatovic pourra expliquer au Dr Swelim comment il arrive à la conclusion que ce ne sont pas les anciens Egyptiens qui ont construit la grande pyramide (bs), ou qu’il est impossible que les pyramides de Gizeh aient été construites comme tombeaux (idem)...

Si l’on regarde maintenant d’un peu plus près le contenu du rapport du Dr Swelim, que dire ? Le premier élément qui me frappe est l’absence totale de tout élément archéologique dans ce rapport - l’archéologie n’est d’ailleurs même pas citée dans les "branches de la science" [2] qu’il considère impliquées dans le projet (p. 2). Certes, un égyptologue n’est pas forcément un archéologue, mais on aurait pu s’attendre quand même à ce que l’auteur fasse quelques commentaires sur les divers "artefacts" qui ont été présentés par la Fondation. Il n’en est rien, une seule phrase dans la conclusion, p. 44, évoque "some archaeological material and some petro glyphic signs which were found in the vicinity". Pourquoi cette absence totale d’intérêt pour les artefacts dont l’équipe est si fière ? Le Dr Swelim n’a-t-il pas cherché à les voir ? ou bien au contraire les a-t-il vus, et préfère-t-il ne pas mentionner dans son rapport le dragon à trois têtes, l’empreinte de semelle, ou le visage de petite fille, sans parler de la brique à yeux ?

Le deuxième élément, étonnant de la part d’un scientifique, est l’absence presque totale de recul critique du Dr Swelim par rapport à ses sources. Il tient pour acquis des éléments qu’il n’a pas pu vérifier, qui n’ont fait l’objet d’aucune publication scientifique, et qui sont souvent contestables et contestés ; ou bien des affirmations non fondées émanant de membres de la Fondation. Quelques exemples : dans son préambule (p. 4), la première phrase est : "In Bosnia a historical blackout predates and almost covers Illyrian and Greco-Roman times". Si l’auteur s’était donné la peine de se renseigner quelque peu auprès d’archéologues ou historiens bosniens, il aurait peut-être pu constater que le "blackout" n’est pas si étendu que cela. Par exemple, il aurait pu rendre visite à l’archéologue Snjezana Vasilj, qui est en train de mener une fouille passionnante sur un site illyrien à Hutovo Blato, et qui aurait pu lui communiquer quelques informations intéressantes sur l’état de la recherche en Bosnie. L’idée d’une Bosnie "terra incognita" de l’histoire ancienne est une antienne de M. Osmanagic, ou d’autres pseudo-historiens, qui ont besoin de cette obscurité pour y développer à l’aise leur "histoire alternative", mais ne correspond pas forcément à la réalité.

De même, le Dr Swelim se repose aveuglément sur les "preuves scientifiques" avancées par la Fondation dès 2006, par exemple lorsqu’il s’agit de "l’orientation parfaite" des faces des "pyramides" ou de la disposition de trois des "pyramides" en triangle équilatéral (voir par exemple p. 41) ; dans les deux cas, les mesures réalisées par l’Institut Géodésique de Bosnie - ou, plus précisément, par un de ses membres, Enver Buza, qui se trouve être également un collaborateur assidu de la Fondation, n’ont jamais été confirmées par un organisme indépendant, et semblent assez facilement contredites par la simple observation. Autre exemple de la confiance aveugle du Dr Swelim dans ses sources : il mentionne comme "conclusion intéressante" et "importante" (p. 26) les résultats des sondages géologiques réalisés à l’automne 2005. Or sa source est ici le livre de M. Osmanagic, et donc l’interprétation que celui-ci fait de ces sondages, interprétation que la géologue de l’équipe conteste, accusant M. Osmanagic d’avoir "inventé" des anomalies géologiques là où il n’y en avait pas, constat fait également par le rapport des géologues de l’Université de Tuzla (en).

On pourrait ainsi multiplier les exemples : même si de temps en temps l’auteur fait preuve de prudence ("If the tunnels [...] are indeed connected to the pyramid hill" p. 26, "the results hitherto achieved have to be confirmed" p. 45...), reste qu’il appuie globalement une grande part de son rapport sur les éléments pour le moins discutables fournis par la Fondation [3].

En dehors de ces éléments repris sans guère d’analyse critique, le rapport du Dr Swelim appuie son "argumentation" en faveur des thèses de M. Osmanagic sur deux domaines : la géométrie et la géologie. En ce qui concerne le premier, l’auteur joue clairement de l’ambiguïté entre la notion de pyramide géométrique et la notion de pyramide telle qu’elle est utilisée par les archéologues. Nul ne conteste que Visocica, comme d’autres collines de la région de Visoko, a une forme vaguement pyramidale, en particulier vue du nord ou de l’angle nord-est ; cela n’en fait pas pour autant une pyramide au sens archéologique. L’argument classique, utilisé par tous les partisans de M. Osmanagic, "la nature n’a pas pu faire ça", n’est pas un argument scientifique : il n’y a guère de limite à ce que la nature peut faire, y compris dans le domaine de la géométrie, et c’est aux partisans de l’hypothèse non-naturelle de prouver l’intervention humaine. Et on ne peut le faire simplement en montrant un fragment "d’angle parfait" soigneusement dégagé sur deux ou trois mètres par la Fondation entre les faces nord et est (p. 28) :

alors même que d’autres photos du même "angle", prises par d’autres, montrent qu’on est loin de la perfection...

Source

et qu’en fait "d’angle" on a plus probablement affaire au rebord irrégulier d’une couche de conglomérat inclinée et dégagée par l’érosion. De même, on ne peut tirer argument d’une vague ressemblance entre une "hypothétique base rectangulaire" de Visocica et la base rectangulaire de la pyramide à degré de Saqqara (p. 22), ni du fait que certaines collines aient quelques "propriétés des pyramides", pour affirmer qu’il s’agit de pyramides au sens archéologique. Quant à jouer sur les mots en créant une nouvelle "catégorie" de pyramides, un OVNI archéologique baptisé "collines pyramidales bosniennes" (p. 39)... sans arguments archéologiques, je ne suis pas sûre que cela fasse beaucoup avancer sur la question !

Restent les arguments "géologiques", sur lesquels le Dr Swelim s’appuie pour l’essentiel pour argumenter sa théorie de collines pré-existantes aménagées par l’homme, soit par ajout de matériaux (sur Visocica), soit au contraire par la taille, le "rognage" ("trimming"), des couches géologiques (sur Pljesevica). Le Dr Swelim n’étant ni géologue ni géomorphologue, il utilise pour son argumentation des informations fournies soit par les "géologues alternatifs" de la Fondation (qui sont en fait plutôt des ingénieurs, en génie civil, en matériaux...), soit par son collègue égyptien le Dr Barakat, qui n’est pas un spécialiste de la géologie régionale ni d’ailleurs des terrains sédimentaires (mais plutôt un minéralogiste). Le Dr Swelim reproduit les mêmes approximations et confusions qu’on trouve dans tous les documents de la Fondation, et la même tendance à considérer a priori, c’est-à-dire sans argumentation, comme artificiels des phénomènes qui peuvent tout aussi bien - et même avec beaucoup plus de probabilité - être naturels.

Pour Visocica (p. 23), il commence par présenter les couches, visibles en particulier sur le "plateau" et les faces sud et ouest, de ce qu’il appelle "concrete like stone" (pierre ressemblant à du béton), et qui est en fait le grès de l’étage basique de la série de Lasva (Miocène moyen/supérieur). Pourquoi n’utilise-t-il jamais le mot "sandstone" pour désigner ces grès, mais cette périphrase "concrete like stone" ? Alors même qu’il admet que les analyses n’ont pas permis de montrer s’il y avait eu intervention humaine sur ces blocs de grès (p. 23), il présuppose cette intervention humaine dans son texte ("the nucleus was shaped with that material", "areas paved with sloping beds of concrete-like-stone" etc.) ; le titre de cette partie de son rapport est d’ailleurs sans ambiguïté : "Masonry" ... Comment arrive-t-il à concilier ce parti-pris d’une "maçonnerie" avec le fait qu’il identifie des couches identiques dans des endroits aussi distants qu’au toit du tunnel KTK, et que dans une paroi surplombant la rivière Bosna (p. 24) ? Il pose même la question : "est-il possible qu’il s’agisse d’extensions de la même strate ?" Je dois avouer que j’ai du mal à suivre sa logique : comment peut-on voir dans une même couche tantôt des strates géologiques (dont la disposition est donc le résultat d’une sédimentation naturelle), tantôt une "maçonnerie" résultat d’une intervention humaine ?

Passons sur le classique "connecting material" des conglomérats de Visocica (la matrice de ce sédiment clastique) assimilé à du "mortier" (p. 25) ; il veut trouver la preuve de l’intervention humaine sur Visocica (p. 27) dans les arguments avancés par le Dr Barakat [4] dans sa lettre au professeur Vrabac évoquée plus haut (voir aussi cette correspondance), et qu’on peut résumer ainsi :
- des "dalles blanches sont disposées sur les faces nord et est selon la pente générale" : rien d’étonnant si, comme il est très probable, ces faces de la "pyramide" sont en fait des dalles structurales ;
- des blocs rectangulaires parfaits de conglomérats peuvent être trouvés sur le "plateau" : il s’agit très probablement de restes de la nécropole médiévale qui, selon l’ouvrage de Pavao Andelic, se trouvait à cet endroit même ;
- Pavao Andelic, dans son livre, dit qu’une intervention humaine a contribué à donner sa forme à la colline : faux, cette idée est vraisemblablement le résultat d’une traduction très partielle, et orientée, d’une ou deux phrases extraites du livre d’Andelic, voir ici mon courrier du 21 janvier 2008 en réponse au Dr Barakat.

On va retrouver la même confusion dans les arguments "géologiques" à propos de Pljesevica, qui est présentée comme composée de "lits d’argile ou terrasses joliment pavées de dalles" (ou carreaux, "tiles", p.30). Ici, le Dr Swelim se heurte à une difficulté, déjà relevée lors de sa conférence de presse à Sarajevo en 2007 : il considère visiblement, comme tout le reste de l’équipe Osmanagic, que les "dalles" de grès sont artificielles (p. 30), et que les "dallages" ont été réalisés par l’homme. Or il admet en même temps que cela rend quasiment impossible d’expliquer la présence des marnes et argiles naturelles qui forment des couches de 50 cm à 1,50 m d’épaisseur entre ces dallages : il reconnaît qu’envisager un dépôt naturel exige des millions d’années, ce qui rendrait la construction de la pyramide "out of historical proportion" ; et reconnaît également que l’hypothèse d’argile apportée et disposée en couches par l’homme serait "farfetched", tirée par les cheveux (p. 31). Va-t-il pour autant en déduire que l’explication la plus simple - et la plus conforme à ce qu’on sait de la géologie de la région - est que ces "dallages" n’ont rien d’artificiel, mais sont le résultat d’une fracturation plus ou moins orthogonale de couches naturelles de grès, comme on en rencontre un peu partout dans le monde ? Pas du tout, cette énorme faille, qui empêche totalement d’envisager sérieusement toute hypothèse d’une "construction" de Pljesevica, on n’en entendra plus parler dans la suite de son rapport, où il continue de mentionner des "terrasses dallées", "tiles carefully arranged" (p. 33), "neatly arranged tiles" (p. 35).

Cette page 31, qui expose une grosse difficulté qu’on s’empresse d’oublier par la suite, est aussi l’occasion de constater que le Dr Swelim ferait peut-être mieux de s’en tenir à son domaine de compétence, qui n’est visiblement pas la sédimentologie. En effet, il nous montre cette photo :

d’après laquelle il considère visiblement que les sédiments se sont déposés tels quels, en suivant les ondulations d’une surface déjà déformée avant leur dépôt ("they have accumulated on a rough plain which is not level, thus in beds, parallel to the irregular plain surface, following its ups and downs", p. 31). Je pense qu’un étudiant en première année de géologie pourrait lui expliquer que les sédiments se déposent toujours horizontalement au fond de l’eau, et que la déformation visible ici a affecté en même temps l’ensemble des couches (donc y compris les "dalles" dont il pense qu’elles ont été "arrangées artificiellement") après la sédimentation. Cela ne change pas grand chose à la question de savoir si Pljesevica a été modifiée par l’homme ou pas, mais ce genre d’erreur basique, par quelqu’un dont la référence en géologie semble être un "Penguin Dictionary of Geology" de 1972, passe assez mal dans un rapport scientifique.

Les pages suivantes du Dr Swelim sur Pljesevica essaient d’expliquer comment les "bâtisseurs" des pyramides auraient pu façonner Pljesevica, non en la construisant, mais en la "taillant", en intervenant sur les rebords des couches sédimentaires. Le plus drôle est qu’il le fait en utilisant deux petits croquis (p. 32) que j’avais faits (l’un ici et l’autre ) pour tenter d’expliquer l’apparence des "pyramides" aux profanes. Je ne sais pas s’il est venu chercher ces dessins sur mon site, ou s’il s’est contenté de les reprendre d’un courrier du Dr Barakat, toujours est-il que, s’ils me sont bien attribués, l’URL d’origine n’est pas donnée, et surtout le Dr Swelim ne les a pas compris, et s’est bien gardé d’y joindre la légende...

Le premier de ces croquis est celui-ci :

Comment fabriquer une pyramide à degrés - Manufacturing a step-pyramid
En pointillés, la pente originelle, avant excavation. The dotted line shows the original slope before the excavations.

Il visait à montrer comment, à partir d’une colline sédimentaire naturelle, la Fondation crée petit à petit des "terrasses" ou degrés en dégageant les couches de grès des couches d’argiles et marnes sus-jacentes. La ligne pointillée représente la pente naturelle de la colline avant l’intervention de la Fondation, et cette pente naturelle n’a pas eu besoin d’une intervention humaine pour s’établir, puisqu’elle est le résultat de l’érosion et du colluvionnement.

Le deuxième croquis :

en légende duquel le Dr Swelim ajoute "the latter appears to be cased with some regular material", ne correspond à rien d’existant, ni sur Pljesevica, ni sur Visocica. Je l’avais fait, suite au rapport du Dr Barakat qui semblait affirmer que les dalles de conglomérat de Visocica avaient été disposées de la main de l’homme, pour montrer à quoi aurait pu ressembler la structure de Visocica si celle-ci avait été une pyramide construite par-dessus une colline existante. Dans ce cas, disais-je, on pourrait trouver par endroit sur Visocica ce type de structure, avec des couches sédimentaires naturelles et par-dessus des dalles disposées avec un pendage différent. Or, on n’observe ce type de structure nulle part, ni sur Visocica où toutes les couches superposées ont le même pendage (c’est donc l’ensemble de la colline qui a été déformé et basculé), ni sur Pljesevica où au contraire toutes les couches sont sub-horizontales, sans aucune trace de "casing", de revêtement.

Je terminerai ces quelques commentaires sur la géologie en remerciant le Dr Swelim de nous fournir, p. 36 de son rapport, une magnifique photo de "ripple-marks" :

qui est le meilleur argument qu’on puisse donner contre l’idée d’un "dallage artificiel", puisqu’on y voit clairement les rides, formées au moment de la sédimentation par le courant, en continuité exacte d’une "dalle" à l’autre. On a donc bien une couche sédimentaire en place, fracturée orthogonalement par au moins deux phases tectoniques différentes bien après la sédimentation - à moins peut-être que le Dr Swelim n’imagine des carriers découpant soigneusement des dalles de grès, les transportant sur Pljesevica puis les replaçant exactement dans leur situation originelle en respectant le "motif" des ripple-marks...

J’en arrive à la conclusion du Dr Swelim, que je cite : "Les géologues s’accordent sur le fait que les collines datent de la période géologique du Miocène. Le Pléistocène et les mouvements tectoniques qui s’ensuivirent ont grossièrement façonné les collines. Une intervention humaire les a rendues aussi proches que possible de la perfection. Cependant, il faut maintenant déterminer qui est responsable de cette intervention, et à quelle période elle s’est produite." (p. 44) Finalement, je m’aperçois avec surprise que je partage tout à fait les conclusions du Dr Swelim : oui, il y a eu une intervention humaine pour façonner les collines et en faire des pyramides. J’irais même beaucoup plus loin que lui, puisque je crois avoir une assez bonne idée de qui est à l’origine de cette intervention ; il me semble même qu’elle est d’ailleurs encore en cours... En tout cas, cette description du Dr Swelim s’applique fort bien à certains travaux en cours : il y a bien actuellement des gens qui "enlèvent de fines couches d’argile pour mettre au jour une face claire et résistante" sur Visocica, et qui "façonnent les faces de Pljesevica par des terrasses décalées" (p. 40)...

Je terminerai par deux ou trois petites remarques, non sur le rapport, mais sur certaines positions du Dr Swelim ; celui-ci appelle volontiers à la tolérance et à l’ouverture d’esprit, en condamnant les "remarques condescendantes et insultantes" (p. 44), on ne peut qu’approuver. Reste à savoir ce qu’il appelle des remarques condescendantes et insultantes : à ma connaissance, à l’exception peut-être de quelques anonymes sur des forums, personne n’a "insulté" le Dr Swelim parmi les personnalités bosniennes qui s’opposent au projet de M. Osmanagic. Le Dr Swelim est-il certain de l’exactitude des traductions qui lui sont fournies, apparemment par Mme Merima Bojic ? Je suis surprise par exemple du ton de la réponse (en) qu’il fait à un article du professeur Govedarica paru dans la presse, réponse quelque peu agressive et disproportionnée par rapport à un article où le professeur se contente d’expliquer pourquoi il n’assistera pas à la "conférence scientifique" de Sarajevo, sans même mentionner le Dr Swelim. Il est clair par ailleurs que le Dr Swelim doit s’attendre à voir sa position sur les "pyramides de Bosnie" fortement critiquée ; après tout, s’il est un expert en pyramide, il est clair qu’il ne connaît par contre pas grand chose à l’archéologie ni à la géologie bosniennes. S’il s’indigne justement de ce que des gens qui ont fait du tourisme sur les pyramides puissent se prendre pour des experts en pyramides, il peut bien admettre que sa position, très faiblement argumentée, sans véritable travail de terrain ni recherche bibliographique, sur les "collines pyramidales de Bosnie" soit largement critiquée par les spécialistes locaux...

Par ailleurs, on ne peut qu’approuver les conseils de modération donnés par le Dr Swelim à M. Osmanagic et ses partisans, en leur conseillant "d’éviter les explications pseudo-scientifiques, surnaturelles et romantiques" (p. 44) ; je l’encourage à faire part clairement de cette position à ses différents collègues "scientifiques" qui prendront part à la conférence (en) qu’il préside à Sarajevo ces jours-ci : par exemple à M. Simatovic, UFOlogue et pyramidologue, à M. Philip Coppens (en), à M. Paulo Stekel, "hiérolinguiste" et glozélien, à M. Muris Osmanagic, ainsi bien sûr qu’au directeur de la Fondation, M. Ahmed Bosnic (bs)...

Enfin, je constate avec plaisir que le Dr Swelim est un farouche partisan de la méthode scientifique ; comme il le rappelle dans son rapport : "in scientific research, negative evidence is no evidence" (p. 44). Personne n’a à prouver que les "pyramides de Bosnie" n’existent pas, car personne ne pourra prouver qu’elles n’existent pas : c’est à ceux qui affirment leur existence, l’existence d’une intervention humaine - autre que celle de M. Osmanagic - pour transformer des collines en pyramides, de prouver cette intervention. Malheureusement, le fait que le Dr Swelim se sente obligé de rappeler cette phrase, non pas à M. Osmanagic ou à lui-même, mais à ses opposants, me fait douter qu’il en ait parfaitement compris le sens. J’en doute encore plus en lisant le compte-rendu de la conférence de presse (bs) qu’il vient de donner en compagnie de M. Osmanagic pour l’ouverture de la "conférence scientifique" : "L’existence des pyramides de Bosnie est indiscutable et incontestable", dit-il ; puis plus loin : "Si quelqu’un nie l’existence des pyramides alors il doit avoir une argumentation scientifique valide. Tout le reste est inacceptable, et le rejet a priori de l’idée de pyramides en Bosnie est totalement non scientifique." Ce qui amène à poser au Dr Swelim, qui a une drôle de conception du débat scientifique et de la charge de la preuve, deux questions :

- si l’existence des pyramides en Bosnie est "indiscutable", pourquoi avoir invité des "opposants" à sa conférence ? pourquoi dans la même conférence de presse (bs) regretter leur absence et préciser que "le refus de la discussion scientifique n’est pas acceptable" ? qui refuse ici de discuter en prétendant les pyramides "indiscutables" ?

- et si le Dr Swelim essayait de reformuler sa phrase ainsi : "Si quelqu’un affirme l’existence des pyramides alors il doit avoir une argumentation scientifique valable" ?...

Notes :

[1Ce livre, à la différence du précédent ouvrage de M. Osmanagic "La pyramide du Soleil de Bosnie" (bs), n’est pas disponible sur le web, mais il semble bien, d’après les informations qu’en tire le Dr Swelim, qu’on y retrouve beaucoup d’éléments identiques au précédent, résumé ici.

[2"Branches scientifiques" dans lesquelles il mélange allègrement des objets (artefacts, pétroglyphes), des sciences proprement dites (géologie, géophysique), et des techniques (imagerie satellite, techniques minières)...

[3Comme le faisait également son collègue géologue Aly Barakat dans son rapport, ou dans la lettre qu’il a envoyée au professeur Vrabac citée p. 27 du rapport du Dr Swelim, en reprenant à son compte la traduction très partielle et incomplète du livre du Dr Pavao Andelic qui lui avait été fournie par la Fondation, ou l’idée que les "blocs rectangulaires de conglomérat" trouvés sur le "plateau d’accès" à Visocica sont des pierres "tombées de la pyramide" (en), comme le proclame M. Osmanagic, plutôt que les restes des stèles ("stecci") de la nécropole médiévale dont on sait qu’elle s’étendait précisément à cet endroit...

[4Il est quand même curieux que le Dr Barakat, géologue, utilise essentiellement des arguments d’ordre archéologique, tandis que le Dr Swelim, égyptologue, s’appuie lui sur des arguments d’ordre géologique... comme si aucun ne réussissait à trouver d’arguments assez solides dans son propre domaine...

P.S. :

Ce texte, envoyé au Dr Swelim en utilisant l’email fourni par le site de la "Conférence Scientifique Internationale", est resté sans réponse.


Mise à jour du 15 mars 2011 : Le Dr Swelim a écrit en 2010 un supplément à son rapport, "Visocica dans la balance", qui montre que sa position a semble-t-il beaucoup évolué depuis 2008.


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